Quelles inflexions sont induites par la montée en puissance du développement durable ou de la RSE (Responsabilité Sociétale des Entreprises) sur les métiers et l’organisation des entreprises ? Une question primordiale à laquelle doivent répondre les dirigeants d’entreprises, les DRH et leurs équipes.
Une nouvelle dimension temporelle
La question du développement durable n’est résolument pas nouvelle. Elle trouve ses fondements dans l’éthique des affaires (années 70) et dans la préoccupation pour l’environnement (années 60). Le rapport « the limits to growth » du club de Rome (1972) et le rapport Brundtland (1987) posent les bases de ce qui anime le développement durable aujourd’hui : la pression démographique, l’aspiration au développement des PevD et des pays émergents, les conditions de la mondialisation.
Ce qui est nouveau, c’est l’augmentation durable de la pression sur les ressources et la volatilité qu’elle entraine (disponibilité, prix). Ce qui est nouveau, c’est l’horizon temporel : une entreprise doit se projeter au delà de 5 ans. Elle doit sécuriser durablement son activité. Dès lors, les métiers de planification et de la prospective voient leurs rôles renforcés.
La prédominance de l’environnement
Que ce soit pour les Français1, ou pour les leaders du développement durable2 en entreprise, l’environnement est la dimension prédominante du développement durable. Elle est perçue comme une réponse aux enjeux du futur. Elle associe valeurs à création de richesse. Une enquête du pôle écoconception de Saint Etienne, réalisée auprès d’entrepreneurs, montre que pour 90 % d’entre eux, elle a été source de rentabilité (soit par les économies réalisées, soit par le développement du chiffre d’affaires).
Pour ces raisons, les métiers du management environnemental des organisations, de l’écoconception et de l’analyse du cycle de vie sont devenus stratégiques. Les entreprises qui l’ont compris ont mis en place des formations des équipes existantes, elles les ont dotées et formés aux outils et méthodes appropriés3.
Les entreprises pionnières sont déjà entrées dans l’air du « cradle to cradle4 », ou écologie industrielle, le déchet devenant matière première. Ce pas supplémentaire est la forme la plus aboutie de l’écoconception, elle prend en compte le traitement du produit en fin de vie. Le niveau de valorisation, la structuration et la rentabilité des filières de recyclage sont un enjeu majeur. Les métiers de l’écologie industrielle vont monter en puissance, sous l’effet conjoint des obligations règlementaires et de la volatilité des matières premières.
Cette évolution des compétences rend possibles l’évaluation, la certification et la labellisation par tierce partie des organisations, produits et services, seule à même de garantir la réalité de l’engagement vis-à-vis des clients professionnels ou des consommateurs. Elle introduit une culture de l’audit.
Les clients grands comptes, l’« état exemplaire » et les collectivités territoriales insèrent des clauses développement durable dans leurs politiques d’achats qui dépassent la simple déclaration d’intention. L’évaluation permet de garantir la réalité de l’engagement. Autant d’impacts sur le métier des acheteurs.
Intégration stratégique et intégration opérationnelle
Par définition5, la stratégie d’une entreprise évolue à mesure que son environnement évolue. Une entreprise doit elle se doter d’une stratégie développement durable ? La question est plutôt : quels sont les enjeux nouveaux (menaces et opportunités) sur les quatre dimensions du développement durable6 et sur les 5 forces7 de la concurrence ?
Trop souvent, c’est sur la maitrise des risques (environnementaux, économiques et sociaux) ou sur la réduction des couts que se focalisent les entreprises. C’est oublier que, dès lors que les fondamentaux de bonne gestion, sont acquis, la durabilité d’une entreprise vient de sa capacité innovation.
Les programmes General Electric Ecomagination et Veolia Innovation Accelerator sortent l’environnement de la contrainte pour le ranger dans le champ de l’opportunité. Quel avenir pour une entreprise qui voit tout en forme de contrainte ? Pour les managers et les ressources humaines, c’est l’occasion de se reposer la question de la place de l’innovation et de la capacité d’innovation. Intégrer l’innovation et la créativité dans les démarches de conception suppose de lever de nombreux freins. La formation aux techniques de créativité devrait concerner toutes les strates de l’entreprise. Le budget R&D ou le nombre de brevets déposés ne saurait être considéré comme seuls indicateurs de la capacité d’innovation, sauf à considérer que l’innovation ne peut être que technique...
L’intégration opérationnelle constitue le socle d’une politique de développement durable. Quels que soient les métiers, quels que soient les niveaux hiérarchiques. Il faut à tout prix éviter une absence de crédibilité (la RSE perçue comme « cosmétique ») ou un effet soufflet (une mobilisation qui ne dure pas dans le temps).
Un besoin d’acculturation et de formation considérable
Qu’est-ce que le développement durable ? Quels enjeux pour mon secteur d’activité ? Pour mon entreprise ? Quelles stratégies et plans d’action ? Et enfin quelles évolutions sur mon métier et mes responsabilités ? Des questions essentielles auxquelles chaque collaborateur devrait être en mesure de répondre... La surmédiatisation a développé les représentations, clichés et contrevérités. On mélange principe de précaution et le principe de prévention, l’actualité survalorise la question des gaz à effet de serre, alors que l’eau est au moins aussi importante. Chaque entreprise doit se réapproprier le thème et ses enjeux. Le besoin est fort de comprendre, de partager le diagnostic. Les ressources humaines ont un rôle clé à jouer dans la conduite du changement : acculturation, sensibilisation, formation/action, compétences clés et évolution des compétences.
Des enjeux sectoriels différenciés
Outre les métiers cités précédemment, les enjeux sectoriels en matière de compétences diffèrent considérablement. Le besoin de compétences dans les métiers de l’énergie, de la maîtrise de l’énergie, de la prévention et du traitement des risques, pollutions et nuisances est prégnant dans le secteur de l’industrie. Le secteur du bâtiment va devoir s’approprier de nouvelles techniques constructives, passer des tests d’infiltrométrie, mettre en œuvre d’équipements complexes et s’intégrer aux plans départementaux de gestion des déchets du BTP. Avec 31 millions de logements à rénover… Les dispositions du Grenelle II, en l’attente des décrets d’application, impactent de nombreux métiers de la fonction publique (SCOT, Code de l’urbanisme, affichage, transport, trames verte et bleue, etc.). Autant de besoins d’apprentissages nouveaux.
Une nouvelle gouvernance
Responsable QSE8, responsable développement durable ou CSR9, la RSE implique la création de nouveaux métiers, ou une extension de compétences de métiers existants. La RSE, sur ces 3 dimensions nécessite une vision, une expertise et une coordination à l’échelle de l’entreprise. Elle a pour mission essentielle de définir les indicateurs pertinents. Elle doit permettre le reporting que ce soit dans le cadre international du GRI10 ou dans le cadre français de la loi NRE. Il s’agit de répondre au besoin de transparence de la société et à la notation extrafinancière.
Les implications sur le métier des ressources humaines
Intégration de la génération Y, stress au travail, diversité, désengagement des collaborateurs, dialogue social, choc démographique, emploi des seniors, les défis sont nombreux pour la fonction ressources humaines. Que serait une politique RSE qui ne reposerait pas sur quelques fondamentaux essentiels comme les conditions de travail et la sécurité (y compris à l’international) ou qui ferait l’impasse sur le bon aboutissement des négociations annuelles obligatoires sur les salaires ?
Au delà, la fonction RH est attendue sur les indicateurs sociaux de la RSE et sur le partage de la valeur ajoutée. Danone et EDF montrent la voie avec de nouvelles formes d’intéressement : la part variable des dirigeants est assise pour 1/3 sur la performance économique, 1/3 sur la performance sociale et 1/3 la performance environnementale. Une politique RSE se devrait reposer sur des objectifs (économiques, sociaux et environnementaux) qualifiés et quantifiés pour chaque manager. Des objectifs évalués et déclencheurs de la rémunération complémentaire : vous en mesurez aisément les effets…
Philippe Cornet
Les évolutionnaires : le blog d’analyses et commentaires, pertinents et impertinents, sur le développement durable et l’environnement
Copyright © — Philippe Cornet — mai 2010
1 " Enquête Ipsos – le développement durable, quelle réalité pour les Français – janvier 2009
2 " Baromètre FEDERE – La poste – Les Échos – Mars 2010
3 " Normes du management environnemental des organisations, de l’écoconception, de l’analyse du cycle de vie – logiciels EIME, SimaPro, EcoDesign Pilot, etc.
4 " Cradle to Cradle est une marque de certification déposée (C2C). En France ont utilise le terme d’écologie industrielle ou encore d’écologie circulaire.
5 " « La stratégie consiste en permanence et chemin faisant, à créer et à maintenir les conditions de congruence économique, technique, sociale, politique entre l’environnement perçu et/ou construit et l’organisation, pour que celle-ci dispose d’un potentiel de performance renouvelé » Alain-Charles Martinet
6 " Performance économique, protection de l’environnement, équité sociale, responsabilité sociétale.
7 " Pouvoir de négociation des clients, des fournisseurs, menaces de nouveaux entrants, menaces des produits de substitution, concurrence intrasectorielle. Les 5 forces de Michael Porter.
8 " QSE : Qualité Sécurité Environnement
9 " CSR : Corporate Social Responsability
10 " GRI : Global Reporting Initiative
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